vendredi 26 août 2016

Fortifications de Strasbourg. Kriegstor II — Porte de guerre n° 2

S’il est un lieu bien connu des Strasbourgeois adeptes du jogging, les fortifications de l’enceinte urbaine construites à l’époque allemande (Kernumwallung) entre 1876 et 1882 sont encore largement méconnues bien que récemment mises en valeur.
La partie conservée est située à l’ouest de la gare de Strasbourg et comprend les bastions 14,15 et 16. Cette enceinte prend la forme d’une importante masse de terre habitée par des casernes et des poudrières. Son sommet forme un parapet aménagé en plateforme d’artillerie et agrémenté de nombreuses traverses-abris. Ce rempart est précédé d’un fossé en eau encore conservé et d’un glacis aujourd'hui remplacé par... une voie rapide.
Entre les bastions 14 et 15, l’enceinte est percée par la porte de guerre n°2 aujourd’hui réhabilitée.




 



On y trouve également une curieuse et très exceptionnelle caponnière cuirassée (une des trois conservées à Strasbourg) qui a déjà l’objet d’une prochaine communication sur ce blog.

Caponnière cuirassée (état 2016)

Caserne du cavalier 15 (détails)

A peu de distance, mais cette fois du côté de la gare on trouve également un curieux vestige... Il s’agit de l’accès à un souterrain qui permettait de franchir les voies de chemin de fer en direction des casernes du rempart et ce en toute sécurité !


SANDIER (Capitaine du Génie, Professeur-adjoint) - Description des places de Metz et de Strasbourg en vue du projet d'attaque. Atlas & texte. S.l., Ecole d'Application de l'Artillerie et du Génie, 1892  (coll. Balliet)



Une contribution méconnue de Vauban : les fortifications de Fribourg (Freiburg im Breisgau)




Lorsqu’il s’agit de l’œuvre de Vauban, on ignore souvent ses réalisations en Allemagne et, très fréquemment, son œuvre à Fribourg. Et pourtant, cette ville mondialement connue pour son rôle précurseur en matière de développement durable et son fameux quartier Vauban située dans le pays de Bade au pied de la Forêt Noire se situe à peu de distance, une trentaine de kilomètres, de Neuf-Brisach.

Il m’a semblé opportun , en s’appuyant sur une série de plans manuscrits dont certains sont inédits, de revenir sur les fortifications de Fribourg d’une manière sensiblement plus développée qu'habituellement sur ce blog.





Les fortifications de Fribourg (Freiburg im Breisgau)



Si la ville de Fribourg (Freiburg im Breisgau) a connu un important développement dès le XIIIe siècle, elle se transforme progressivement en une ville frontière entre le Saint empire et la France. Dans la première moitié du XVIe, les possessions des Habsbourg se sentent de plus en plus menacées face à l’expansion du royaume de France. À Fribourg cela se traduit dans un premier temps par la réparation et le renforcement de l’enceinte médiévale après les dégâts subis durant la guerre de trente ans. L’importance de la place étant établie, un état des lieux très détaillé est réalisé en 1667 par Elias Gumpp, prélude à d’indispensables travaux de modernisation de l’enceinte urbaine. Ces travaux progressent cependant très lentement et, en 1674, le mur d’enceinte médiéval est simplement renforcé par un ensemble d’ouvrages avancés, de gros bastions, protégeant les accès à la ville. Le rôle du Schlossberg, château dominant la ville à l’est, est considéré à juste titre comme primordial et fait l’objet d’importants travaux : construction de casemates susceptibles d’accueillir 800 hommes, de citernes et de poudrières. Une communication protégée est d’ailleurs établie entre la ville et le château. L’ensemble des fortifications de Fribourg est complété par quelques redoutes. Mais la valeur militaire, malgré les efforts consentis, reste faible : tout le front nord reste simplement ceint par l’enceinte médiévale et des quartiers entiers restent sans protection.







La situation politique entre le royaume de France et le Saint Empire se dégradant régulièrement depuis 1675, c’est en 1677 que Fribourg est investie par les troupes françaises. L’attaque débute le 11 novembre 1677 et après cinq jours de bombardement prenant pour cible le front nord, la cité se rend à l’ennemi. Les troupes établies dans le château, secteur dans lequel ont été investis beaucoup de moyens et d’espoir, se voient également neutralisés : les troupes françaises avaient réussi à hisser des pièces d’artillerie sur une hauteur dominant le château. Elles commandent ce dernier et soutiennent même l’assaut sur la ville !




Le siège de Fribourg par les troupes français en 1677


Cf. Illustration ci infra

Le Clerc, graveur, d'après un dessin de Louis de Châtillon
La gravure illustrant le siège de Fribourg par les troupes françaises en 1677 montre un plan de Fribourg dans un cartouche (tiers supérieur de la gravure) et une vue en perspective selon la même orientation que le plan.
  • Auteurs : CHATILLON Louis de, LECLERC Sébastien
  • Titre : Planche pour les Grandes conquêtes du roi : Fribourg
  • Fonction : Gravure pour une suite ou recueil
  • Technique : burin, eau-forte
  • Période : 17ème siècle
  • Description de l'image : Encadrement en passe-partout : en haut, deux Renommées de part et d'autre du plan de la place. A droite et à gauche, représentation d'armement et de têtes de Phébus en médaillon. En bas, deux captifs de part et d'autre du titre. Scène : au premier plan, des soldats qui marchent derrière un cavalier, vers la droite. A l'arrière-plan, vue de la ville de Fribourg suivi du Schloßberg.
  • Lettre : FRIBOURG // FRIBOURG // Capitale du Brisgau, scituée sur la riviere de Treise au pied des montagnes de / la forest noire ...
  • Signatures : Lud. de Chastillon fe. // Le Clerc f.

Notes : Leclerc a gravé deux passe-partout pour cette suite. S'il a dessiné toutes les planches, il n'en a gravé que 13 ; les autres sont gravées par Louis de Chatillon. Ici, la composition a été gravée par Chatillon.

Siège de Fribourg en 1677 — Gravure par S. Leclerc d'après L. de Chatillon Fonds Dr  Balliet)

Alors que le destin de la ville n’est pas encore scellé, elle restera in fine française durant vingt ans, c’est le directeur des fortifications d’Alsace, Jacques Tarade, qui est chargé des réparations les plus urgentes et d’élaborer les premiers plans destinés à moderniser les fortifications de Fribourg. Dès le mois de décembre 1677, le marquis de Choisy, un ingénieur militaire, le remplace. Il juge les plans de Tarade inadaptés et élabore son propre projet qui intègre, pour la première fois, une enceinte bastionnée continue. Tenant compte des enseignements du siège récent, il ne néglige pas les hauteurs qui dominent la ville et le château et propose également une extension du système de fortification dans ces emplacements.


Il convient de rappeler que Vauban a été nommé commissaire général des fortifications en 1678 et c’est bien naturellement que les projets du marquis de Choisy lui sont soumis. Ils ne semblent pas remporter l’adhésion du célèbre ingénieur et, le 2 juin 1679, Louvois, Vauban et Choisy se rencontrent à Fribourg. Louis XIV ayant ordonné à Vauban d’élaborer un nouveau projet pour Fribourg. Rapidement le projet de Vauban est soumis au roi qui l’approuve dès le début du mois de septembre 1679. S’il considère le projet proposé par Choisy comme comportant des éléments obsolètes, il en conserve cependant une grande partie de l’enceinte bastionnée qui vient d’être construite. En pratique, il en résulte la construction de 8 bastions et de 7 demi-lunes. A nouveau, le Schlossberg est l’objet de toutes les attentions puisque les fortifications comprennent maintenant : le « Vieux château » (Unterem Schloss), le fort de l’Aigle (Salzbüchsle), le fort Saint Pierre et le fort de l’étoile (Oberes Schloss).

Si l’essentiel des travaux est réalisé en 1687, il s’avère que dix ans après, certaines sections du chemin couvert et du glacis n’étaient pas terminées. Les contre-mines prévues n’ont pas été réalisées de même que les tenailles.

Après la signature du traité de Ryswick en 1697, la place est rendue, fort pacifiquement, au Saint -Empire. Les Autrichiens poursuivent à un rythme modéré les travaux entrepris jusqu’alors : en 1705, quelques contre-mines sont creusées et quelques modifications de détail apportées aux fortifications existantes. Les ressources financières faisant cruellement défaut, un seul ouvrage avancé est construit sur le front sud en regard du Schwaben Tor.

Double planche gravée & rehaussée de lavis par De Fer (Pars, s.d. vers 1710) [Coll. Fonds Dr Balliet]

A l’occasion d’un nouveau conflit, la guerre de succession d’Espagne, la ville sera investie une nouvelle fois par les troupes françaises. La place est âprement disputée. Le siège débute le 22 septembre 1713 et le 14 octobre 1713, la chute d’une lunette après d’intenses combats marque le tournant des opérations de siège puisque la ville tombera aux mains du roi de France le 18 novembre 1713. L’affaire n’avait pas été de tout repos et le vainqueur, le maréchal de Villars se propose de détruire les fortifications. Le roi de France s’y oppose et Fribourg est rendue à l’Autriche en 1715.

L’enceinte, fortement endommagée, doit être réparée et le Graf von Harsch alors en charge des fortifications reconquises propose de construire une série de 6 lunettes sur le front sud-ouest qui paraissait le plus menacé. En fait, c’est sur la proposition et sous la direction de M. de la Vénerie qu’une série de « contregardes brisées » est construite entre 1724 et 726, les fortifications du Salzbüchsle sont renforcées entre 1725 et 1727 et des lunettes construites sur le front ouest en 1727-1730.

Plan manuscrit de Fribourg — Curieux !

    Signé Hancko
    S.d. vers 1740
    Plume & lavis

Ce plan manuscrit de toute beauté est parfaitement superposable au « Plan de Fribourg 1744. Attaque de la ville la nuit du 22 au 23 septembre » (MS colorié, Autriche. Kriegsarchiv. Vienne, H III e 246) et pourtant on y trouve quelque chose de fort intéressant. Il est signé par un ingénieur, Hancko, dont on trouve la trace à la British Library dont une notice nous apprend qu’un plan manuscrit daté de 1745 a été exécuté par cet ingénieur (« fait par ingenieur de Hancko au service de Sa Majesté Britanique »).




Freiburg i. B. — Plan Ms. signé Hancko. S .d. vers 1740 (Fonds Dr Balliet)

Freiburg i. B. — Détails du plan Ms. signé Hancko. S .d. vers 1740 (Fonds Dr Balliet)
Freiburg i. B. — Plan Ms. signé "Fecit Hancko" (Fonds Dr Balliet)
Lors de la guerre de succession d’Autriche, ce sont cette fois les troupes de Louis XV qui viendront disputer Fribourg à l’Autriche. Les troupes françaises sous le commandement du maréchal de Coigny prendront la ville comme à l’exercice car contre toute attente, il ne reproduit par le schéma du siège de 1713. Les opérations de siège débutent le 23 septembre 1744 en déviant une importante rivière, la Dreisam, et en creusant une première parallèle sur le front sud. Vauban avait d’ailleurs déjà évoqué cette possibilité mais les Autrichiens sont surpris et perdent toute initiative ! La seconde parallèle est ouverte dès le 30 septembre, elle-même rapidement suivie par la 3e parallèle le 16 octobre. Les travaux sont à peine gênés par quelques sorties nocturnes des assiégés. Sui un premier assaut, le 2 novembre, manque de réussir, le conseil de défense arrive rapidement à la conclusion que la situation est sans issue et les discussions en vue de la reddition de la ville débutent. Après un long cessez-le-feu durant lequel les troupes françaises consolident leurs positions, les fortifications du Schlossberg, dernier espoir des défenseurs, sont rapidement neutralisées. La ville n’a d’autre solution que de se rendre !
C’est aussi la fin des fortifications à Fribourg : les travaux de démantèlement des fortifications débutent déjà durant le cessez-le-feu et se poursuivent activement durant l’hiver. La ville maintenant ouverte, sera rendue aux Autrichiens le 25 avril 1745.

Source bibliographique :

SCHADEK (Hans), ECKER (Ulrich) - Stadt und Festung Freiburg. Band I  : Karten und Pläne zur Geschichte der Stadtbefestigung. Band II  : Aufsätze zur Geschichte der Stadtbefestigung. Freiburg im Breisgau, Archiv der Stadt Freiburg im Breisgau, 1988.
On y trouvera entre autres le remarquable article de W. Klug & J. Diel. Festung Freiburg : Die Bauentwicklung vom 30 jährigen Krieg bis zur Mitte des 18. Jahrhunderts.

samedi 20 août 2016

Fortifications de Strasbourg — Kriegstor II — Porte de guerre n° 2 Focus sur... La caponnière cuirassée du bastion 15

Caponnière cuirassée en regard du cavalier XV
A l’issue du conflit de 1870-71, l’Allemagne devra protéger ses nouvelles acquisitions tant en Alsace qu’en Moselle. C’est ainsi que les villes de Strasbourg, Metz et Thionville seront puissamment fortifiées.
À Strasbourg, les travaux consistent en la construction, dès 1872, d’une ligne de forts détachés qui devaient protéger la ville d’un éventuel bombardement. Ce n’est que dans un second temps, en 1876, que la construction d’une seconde enceinte est engagée et réalise l’enceinte urbaine (trad. Kernumwallung). Si sa construction entraîne le démantèlement complet des fortifications de Vauban, l’antique tracé bastionné, complètement obsolète, est abandonné au profit du tracé polygonal.

Caponnière cuirassée en regard du cavalier XV
Caponnière cuirassée en regard du cavalier XV (état 2010)

Les progrès de l'artillerie ne permettent cependant plus l’utilisation des anciennes caponnières (au XIXe, cela correspond à ouvrage, le plus souvent situé du côté de l’escarpe, servant à couvrir un fossé) car trop exposées aux feux d'artillerie devenus plus efficaces. Les caponnières cuirassées de Strasbourg en sont probablement l’ultime avatar puisque ce système sera complètement abandonné à la fin du XIXe.
Situation de la caponnière sur la pointe du cavalier
Caponnière cuirassée (Strasbourg)Ces caponnières cuirassées — dénomination allemande, eiserne Grabenwehr —, dont il subsiste trois exemplaires à Strasbourg, sont tout à fait exceptionnelles et méritent quelque attention. Pour assurer leur protection réciproque, croisement des feux au ras du fossé en eau, les caponnières étaient disposées à la pointe de chaque bastion de numéro impair. Pour leur réalisation, les Allemands firent appel à la société anglaise Cammell (Sheffield) fort réputée à l’époque pour la qualité de ses cuirassements en fer laminé.
La caponnière cuirassée repose sur un massif bétonné revêtu de plaques de granit. Le piédroit, d’une hauteur de 1,90 m, est composé de plaques de 2,60 à 3,10 m. de long et d’une épaisseur de 12 cm. Ces plaques, droites sur les flancs et arquées dans la partie frontale, sont assemblées en quinconce à l’aide d’énormes boulons. Elles sont séparées les unes des autres par une couche de 8 cm de bitume mélangé à de la limaille de fer.
Plaques de blindage - vue extérieure
Ces caponnières cuirassées, dont il subsiste trois exemplaires à Strasbourg, sont tout à fait exceptionnelles et méritent quelque attention. Pour assurer leur protection réciproque, croisement des feux au ras du fossé en eau, les caponnières étaient disposées à la pointe de chaque bastion de numéro impair. Pour leur réalisation, les Allemands firent appel à la société anglaise Cammell (Sheffield) fort réputée à l’époque pour la qualité de ses cuirassements en fer laminé.
Vue de l'intérieur… les impressionnants boulons !
La caponnière cuirassée repose sur un massif bétonné et se trouve entourée sur toutes ses faces de plaques de granit. Le piédroit, d’une hauteur de 1,90 m, est composé de plaques de 2,60 à 3,10 m. de long et d’une épaisseur de 12 cm. Ces plaques, droites sur les flancs et arquées dans la partie frontale, sont assemblées en quinconce à l’aide d’énormes boulons. Elles sont séparées les unes des autres par une couche de 8 cm de bitume mélangé à de la limaille de fer.
La couverture est réalisée par deux plaques de 5 cm d’épaisseur parfaitement ajustée entre elles.

La caponnière abrite 4 pièces d’artillerie tirant à travers des embrasures aménagées dans les flancs et permet des feux d’infanterie par l’intermédiaire de 4 créneaux disposés au niveau de la partie frontale de la caponnière.
Les caponnières cuirassées étaient armées de pièces de 4 livres (anciens tubes de l'artillerie de campagne d'un calibre de 8 cm) dont la dénomination officielle (abrégée) était la suivante : gezog. Gussstahl 4 pfdr. Le suffixe C/64 pour "Construction / 1864" ne sera introduit qu'après l'adoption d'autres pièces et, à partir de 1871, cette même pièce prend la dénomination de "8 cm Stahlkanone C/64“. Cette pièce sera remplacée ou complétée trois ans après par le modèle C/67 4-Pfunder-Feldkanone C/67. Ces deux pièces, une fois écartées du service de campagne, seront affectées à l'artillerie à pied dans les fortifications et disposées sur un affût adapté ("Kasematten-Rahmenlafette C/73").

L’accès à la caponnière se fait en ligne droite par l’intermédiaire d’un couloir rectiligne débutant au niveau de la caserne du bastion correspondant (ici le bastion 15 surmonté d’un imposant cavalier).

Gorge du cavalier 15 dans l'axe de l'accès à la caponnière cuirassée

Dans sa dernière partie, cette poterne passe sous une voûte métallique monobloc de 25 cm d’épaisseur de 5 m de long et reposant sur deux madriers de bois de teck.




L'intérieur… Vues de détail.


Le souci du détail !

Pour contrer les méfaits de la rouille, chaque tête de vis est protégée par une petite calotte de plomb.




Valeur militaire ?

Si le premier inconvénient de ce dispositif est certainement son prix de revient très élevé, il ne faut gère se bercer d’illusions quant à son efficacité militaire.
En effet, outre les rapides progrès de l’artillerie et de ses projectiles qui la rendront rapidement et irrémédiablement obsolète, il est douteux qu’un feu soutenu ait été possible ne serait-ce qu’en raison d’une aération juste suffisante et des traumatismes sonores engendrés par les tirs des pièces d’artillerie.

Conclusion

Ces curiosités architecturales sont uniques en Europe et, à ce titre, elles méritent non seulement notre attention mais également celle des pouvoirs publics qui, lorsqu’il s’agit du secteur de la gare TGV de Strasbourg, se positionnent singulièrement en retrait.

Etat mai 2015 : les méfaits du temps et des hommes font inexorablement leur œuvre !




samedi 16 juillet 2016

Le canon de campagne de 75 mm modèle 1897 - illustration d'un mythe

Canon de 75 mm Mle 1897 et son caisson —  22e RAC (1901)
Lorsqu'il s'agit de masquer une série d'erreurs dans les choix doctrinaux commis avant le premier conflit mondial, on n'hésite pas à mettre en œuvre un corpus d'opérations de propagande… On conforte ainsi — tout particulièrement au profit de l'arrière — le mythe de la toute-puissance du canon de 75, l'arme de la revanche !

En effet, si ce canon de campagne est assurément une merveille technologique qui surpasse aisément les réalisations contemporaines, tout particulièrement celles de l'Allemagne, il masque les choix malheureux réalisés avant le conflit qui reposent presque entièrement sur cette seule pièce. On avait négligé les avertissements de quelques officiers avertis, Rimailho et quelques autres qui, bien au fait des règlements de manœuvre allemands, souhaitaient que l'artillerie française se dote d'obusiers — aptitude au tir plongeant — voire d'une artillerie lourde — aptitude à l'action lointaine et au tir de contrebatterie —avec de graves conséquences dans les premiers temps du premier conflit mondial.

Bien avant 1914… Dessin illustrant les certificat bonne conduite artillerie [1909]

En attendant mieux, toute une série d'opérations de propagande à la gloire du canon de 75 débutèrent dès la fin de 1914 et durant toute l'année 1915.

De l'action la plus simple… les cartes postales à la gloire du "75" et de ses inventeurs




Au livres & conférences…

TUDESQ A., COMTE (Illustr. par L.) - Le canon merveilleux. Les mémoires d'un 75. Paris, Editions et Librairie, 1914.
Ouvrage publié au mois de décembre 1914 dont le seul intérêt pour l'histoire de l'artillerie réside dans son très beau cartonnage de l'éditeur et pour la démonstration d'un engouement dont on connaît la suite d'une pièce d'artillerie qualifiée de merveilleuse. Les aventures de la pièce nommée « Revanche » et de son chef de pièce « Nénesse » font l'objet d'un texte empreint d'un patriotisme flamboyant

Une merveille du génie français. Notre 75. Par un Artilleur. Paris, Quillet, 1915.
Il s'agit dans cet ouvrage de mettre en avant les "génie français" mis en œuvre au profit de ce canon.
À cet effet, Il comprend une planche hors-texte en couleur comprenant des éléments mobiles — des retombes — permettant d'observer les différents composants de la pièce à l'aide de coupes successives.


Le "75". Conférence faite par M. Th. Schlœsing Fils. Paris, Nancy, Berger-Levrault, 1915
Schloesing, Alphonse-Théophile (1856-1930, ingénieur du corps des manufactures de l'État, était diplômé de l'École polytechnique. Il succède à son père à la direction de l'École d'application des manufactures de tabac (en 1899), ainsi qu'à la chaire de chimie agricole et analyse chimique au Conservatoire national des arts et métiers (en 1919). Membre de l'Institut, Académie des sciences (élu en 1903). Trop âgé pour participer au premier conflit mondial, il propose une petite monographie qui sans être dépourvue de qualité — au premier chef, son caractère accessible — n'est in fine qu'une hagiographie avant l'heure d'une pièce dont la réputation est portée à son acmé en 1915.

En passant par une série de colifichets…


La "Journée du 75" a été initiée, sous la forme d'une quête au profit des soldats, par le Touring Club de France le 7 février 1915. Devant le succès de la quête organisée au profit du poilu, cette action fut en fait prolongée pendant toute l'année 1915.


dimanche 26 juin 2016

Le silence cartographique de Vauban - G. Monsaingeon

Reprise d'un billet toujours d'actualité mais publié, en 2008, sur un support maintenant obsolète… 

Un petit tour rapide nous a permis de découvrir un article d'une haute tenue et d'un grand intérêt proposé par Guillaume Monsaingeon, auteur, entre autres, de l'ouvrage Les voyages de Vauban… À découvrir & à lire dans la collection Textimage.

Il aborde, d'une manière claire et élégamment illustrée, le travail cartographique de Vauban. L'ensemble est disponible dans son intégralité sur Internet.

MONSAINGEON (G.) - Les voyages de Vauban. Paris, Editions Parenthèse, 2007.
Bien cordialement


Balliet J.M.

Un livre, un jour… VAUBAN - Le directeur général des fortifications

Dans son mémoire intitulé « Le directeur général des fortifications », rédigé en 1680, Vauban définit les tâches de chaque responsable. Ce mémoire fait rapidement l'objet d'une première édition pirate en Hollande dès 1685 (éd. Van Bulderen) qui semble avoir été promptement épuisée. Elle est rapidement suivie par une seconde édition proposée par Mœtjens dès 1689.

Dans son épitre dédicatoire, il la justifie comme suit : « Ce petit traité, que je prends la liberté d'offrir à votre altesse sérénissime a voulu paraître il y a quelque temps dans une ville voisine de cet état; mais le grand crédit de l'auteur sans la permission duquel il prétendait se produire en public, plutôt la crainte que l'on conçût que les étrangers en profitassent, l'a fait incontinent (sic.) disparaître. Si bien qu'il a été obligé de chercher ailleurs que dans sa patrie la liberté de se faire voir. […] ».

Cet ouvrage se divise en deux parties. Dans la première, Vauban définit l’organisation par subordination hiérarchique des ingénieurs et détaille les compétences et les tâches de chacun. Il détaille plus particulièrement les fonctions suivantes : directeur général, intendant des fortifications, ingénieur ordinaire, ingénieurs en second, conducteurs et chasse-avants (inspecteurs commis dans les grands ateliers pour diriger les ouvriers, faire marcher les chariots).
La seconde partie présente un caractère plus technique : toisé, estimation des dépenses, devis et marchés.

Sans pouvoir être qualifiée de rare, une bonne édition de cet ouvrage est in fine devenue peu commune…
VAUBAN (Sébastien le Prestre de) - Le directeur général des fortifications par Mosr. de Vauban, Ingénieur général de France, &c. Seconde édition revûē et corrigé. La Haye, Arian Moetjens, 1689 ; in-16, 144 pp.

samedi 25 juin 2016

Armement et mise en état de défense des forteresses au début du 20e siècle


Lorsqu'il est question de forteresses, de forts ou, plus généralement de fortifications, on peut assez aisément appréhender ses caractéristiques architecturales. Toutefois, on bute plus fréquemment sur une question qu'on ne saurait éluder, celle de son armement !
En effet, il faut distinguer les différentes phases dans l'armement — grossièrement le temps de paix vs. le temps de guerre — mais encore les dotations théoriques vs. réelles. Enfin, au fur et à mesure des avancées technologiques et des besoins stratégiques et tactiques, les états d'armement vont s'adapter à des situations pour le moins fluctuantes.
Pourtant, on peut retenir pour l'armement des places autour des années 1900 — en France, essentiellement les fortifications du type Séré de Rivières — quelques principes généraux qui doivent permettre de normaliser la description des états d'armements.

Bien cordialement. 

J.M. Balliet



Armement — Dotation des places


La dotation des places en bouches à feu est fixée par le ministre. Les approvisionnements en munitions, attirails et accessoires de toute nature sont calculés par pièce, d'après un barème qui varie suivant la catégorie des places et la nature des pièces (dans les années 1900, par exemple, on attribue 700 coups par canon long dans les places de première ligne).

Divisions de l'armement


L'armement se divise en deux parties : armement de sûreté, armement de défense.

1° Armement de sûreté en batterie, et prêt à tirer dès le temps de paix


Pièces de flanquement rapproché…
  • Canons-revolvers et 12-culasse associés (dans les caponnières).
  • Mitrailleuses.
  • Anciens canons tirant à mitraille.
Pièces de flanquement lointain…
  • Canons de campagne remisés à proximité des plates-formes.
  • Canons à tir rapide "portatifs"
  • Casemates de flanquement (casemate de flanquement Mle 1899)
Pièces d'interdiction cuirassées…
  • Canons de fort calibre à grande puissance (exp. Casemate en fonte du Cdt Mougin).
  • Tourelles cuirassées, à éclipse ou non.
Pièces à longue portée disposé sur le rempart. Il doit être retiré après la période d’action.

2° Armement de défense (i. e. temps de guerre)


Se divise en :

_ Armement de mobilisation : À installer dès le début de la mobilisation sur le périmètre de la ligne de défense principale (travaux prévus)

_ Armement disponible :
  • Forts calibres réservés pour renforcer le front attaqué
  • Armement mobile
  • Batteries sur affûts-trucs Peigné-Canet.

_ Batteries de sortie (attelées).

Installations de l'artillerie.

Groupement


Batteries (généralement quatre pièces de même calibre), groupes de batteries, artillerie des secteurs.

Différents genres de batterie.


Les batteries sont des ouvrages en terre comprenant : un épaulement, un terre-plein avec traverses, des communications (tranchées), des magasins à poudre et à munitions, des abris pour le personnel. On les divise en :

_ Batteries de protection à vues directes.
  • Pièces de rempart cuirassées
  • Pièces de flanquement
  • Batteries spéciales (généralement bétonnées), construites en dehors des ouvrages dès le temps de paix pour maîtriser directement certains points dangereux.

_ Batteries prévues (quelquefois  les travaux sont amorcés dès le temps de paix).
  • Batteries de crêtes, masquées.
  • Batteries hors de vue, complètement défilées.

_ Batteries mobiles — Installées derrière des épaulements improvisés pour surveiller les buts mobiles et repousser les surprises (calibre maximum = 95)

_ Batteries de sortie — Batteries de campagne attelées et manœuvrant.

_ Batteries sur trucs (Affûts Peigné-Canet)

Magasins à munitions et à poudre.

Les munitions sont réparties entre plusieurs magasins, échelonnés du centre à la périphérie magasin central, magasins de secteur, dépôts intermédiaires, magasins de batterie, ateliers de chargement, etc. Les magasins et ateliers sont installés dans des locaux souterrains (magasins-cavernes).

Transports et ravitaillement.

Voies périphériques et rayonnantes, embranchements sur les batteries et ouvrages. La voie périphérique longe la ligne de défense principale. Les batteries sont ravitaillées la nuit et ont toujours d'avance l’approvisionnement prévu pour un jour.

Communications télégraphiques

Le réseau télégraphique se divise en réseau du commandement et réseau de tir. Celui-ci est ramifié du commandant du secteur aux groupes, batteries et observatoires.